Témoignage — Chapitre 16

Le cercle

Marie-Laure, Bastet, et cette procession que rien n'avait annoncée

Il y a des histoires qu'on hésite à raconter parce qu'elles semblent trop belles, ou trop étranges, pour être vraies. Celle de Marie-Laure et de sa chatte Bastet est de celles-là. Et pourtant.

Une chatte rêvée avant d'être rencontrée

Marie-Laure a quinze ans quand Bastet naît. Mais avant même de la voir, elle l'a déjà vue — en rêve, la nuit même de sa naissance.

« Je vois une chatte magnifique. Je vois vraiment sa tête », raconte-t-elle. Une image précise, presque trop réelle : un pelage noir traversé d'un triangle roux partant des sourcils jusqu'au nez, deux petites flammes rousses au coin des yeux, de grands yeux verts. Au réveil, l'image reste intacte. Puis elle apprend que les chatons sont nés cette nuit-là. Parmi eux, elle reconnaît immédiatement le chat de son rêve.

« Ça m'avait bouleversée. C'était vraiment très fort. J'avais cette image imprimée au réveil. Il y avait quelque chose de… spécial. »

De cette rencontre hors du commun naît un lien qui, dès le premier jour, ne ressemble à aucun autre. « C'était magique… comme si on se connaissait déjà, comme si on se retrouvait, elle désormais en chat. » Pas d'apprivoisement progressif, pas de distance à franchir : tout est là, d'emblée, dans une évidence tranquille.

Cette histoire, pourtant, ne durera que cinq ans.

La disparition, et le corps qui refuse de comprendre

Bastet meurt pendant une absence de Marie-Laure, partie en mission d'archéologie. Les circonstances resteront à jamais floues — elle ne les connaîtra jamais vraiment. Ce qu'elle sait, c'est qu'à son retour, tout ce qu'elle attend, c'est de retrouver sa chatte.

« Elle est où, Bastet ? » Sa sœur ne répond pas tout de suite. Puis ces quatre mots, posés là, sans détour : « Elle est morte, Bastet. »

Mais quelque chose, en Marie-Laure, ne parvient pas à recevoir l'information. « Pour mon cerveau, c'était pas possible. Ils m'ont dit qu'elle n'était plus là et je la cherche quand même. » Elle appelle, elle cherche dans chaque pièce, comme si le mouvement pouvait défaire ce qui venait d'être dit.

« Il y a des deuils qui ne se laissent pas enfermer dans un moment précis. Rien ne bascule d'un coup. Rien ne tranche. »

La marche jusqu'à la tombe

Quand on lui indique enfin où Bastet a été enterrée — une petite cabane de chasseur en pierre, son terrain de jeu d'enfant —, Marie-Laure reste un instant prostrée. Puis elle se lève : « Allez, j'y vais. »

Et c'est là que l'histoire bascule dans quelque chose que les mots peinent à expliquer.

Sans qu'elle l'ait demandé ni prévu, un cortège se forme derrière elle en chemin. Fidji, sa chienne. Lotus, son vieux chien qui ne marche presque plus et qui ne va jamais en forêt. Et les cinq chats de la maison, un à un, qui se mettent en file derrière elle. « On est en procession jusque là-bas. »

Arrivée devant la tombe, Marie-Laure pleure, longtemps. Et autour d'elle, les animaux se placent en cercle. Immobile. Silencieux. « C'est incroyable. On est tous en cercle autour de là où Bastet est enterrée. » Même les chats qui n'aiment pas sortir. Même ceux qui n'ont, en apparence, aucune raison d'être là.

« C'est comme si on était vraiment unis pour dire au revoir à Bastet. »

Ce que le cercle a changé

Le livre le formule avec une justesse rare :

« La chatte tant aimée n'est plus là, et pourtant quelque chose tient. On est unis dans cette séparation. »

Une phrase qui pourrait sembler paradoxale, mais qui dit peut-être mieux que tout ce que le deuil, parfois, peut faire : non pas isoler, mais relier. Faire du manque un instant, un lieu où se tenir ensemble.

Pour Marie-Laure, ce jour-là a tout changé. Pas lentement, pas progressivement. « Cet épisode m'a aidée à faire mon deuil très rapidement. Comme si le deuil avait déjà trouvé ce dont il avait besoin. » L'annonce avait été un choc violent, brutal, sans préparation. Mais la procession, le cercle, les mots dits à voix haute devant cette petite tombe avaient permis à quelque chose de se déposer.

Elle y retournera les jours suivants. Jamais seule — toujours accompagnée, sans qu'elle l'ait convoqué, d'un compagnon discret qui se glissait dans ses pas.

Couverture du livre Ce jour où j'ai perdu mon ombre

Cette histoire n'est qu'un fragment

Le chapitre 16 complet — et vingt et une autres voix — vous attendent dans « Ce jour où j'ai perdu mon ombre ».